Ai fini mes traductions de Zweig pour une certaine grande maison parisienne. Ai vécu un grand moment de solitude et un gros complexe/une grosse panique de l'imposteur quand ce job m'est tombé dessus tout cru tout nu au début de l'année. J'y ai consacré des heures et des heures et des jours et des mois j'étais certain de ne pas avoir le niveau d'allemand déjà et pas certain d'avoir le niveau en français non plus... c'est qu'il faut de l'attirail pour rendre ces envolées hyper ardentes-grandiloquentes d'un auteur classique rêvant en roue libre à la grande poésie alors que son siècle autour de lui la massacre à coups de massue (quand même plutôt mérités, moi aussi je tire à vue sur la poésie versifiée, mais j'avoue Zweig a fini par me donner le goût de Rilke, qui est grand). disons qu'avec Zweig, qui est à n'en pas douter un homme charmant, lui et moi on s'agree to disagree très souvent. Je peste donc souvent sur le contenu, et encore plus sur l'impensable préciosité du contenant que je n''imaginais pas chez lui... ayant surtout lu ses multiples biographies (celle de Mary Stuart m'a même pas mal marqué) qui à mon souvenir sont plutôt sobres. On voit bien qu'il vit mal la transition du 20e siècle, l'après guerre de 14. Il l'a d'ailleurs dit dans son "Monde d'hier". Zweig est un auteur bourgeois et un classique en défense qui essaie de freiner des 4 fers le monde autour de lui. ça donne des textes (ceux sur Rilke, sur Lilien, sur Hofmannsthal) baignés de longues phrases à trois points virgules et deux tirets et un deux point final étalées sur une page entière, qui entendent rejouer 5 fois le match de la nuance quant à la sublimité de la versification de l'auteur adoré. ça donne un véritable jeu de décryptage pour le pauvre traducteur qui de surcroit parle un allemand merdique... je me suis retrouvé en Champollion avec la pierre de rosette et j'ai eu très peur de faire n'importe quoi. Puis je suis enfin tombé sur un des textes que je venais de finir (l'éloge funèbre à Rilke) tel qu'il fut en fait déjà traduit une fois dans les années 70 (enfin quelque part dans le passé). Et j'ai enfin pu souffler. Pas que j'étais meilleur ou moins bon que le traducteur "officiel" de Zweig, juste que je découvrais que lui aussi s'était battu comme il pouvait avec ce qui reste du contenu extrêmement soutenu, voire hyper-boursoufflé, que lui aussi il avait interprété de son mieux, qu'il avait même fait des petites erreurs dans sa lecture de l'allemand d'ailleurs... Moi j'ai internet et je m'en serai jamais sorti sans. Parlons complexe de l'imposteur. le froid terrible qui m'a saisi quand j'ai accepté le job, c'est quand même impossible à refuser... peut-être parce que au fond je savais que je n'avais pas le niveau, que j'atteignais mon level d'incompétence, que je me devais de le dépasser, de totalement enfoncer le plafond... pas comme l'ange s'envole au dessus du champ de bataille avec son épée de feu mais plutôt patiemment, lentement, comme le bousier passe péniblement le col quand même ardu pour lui formé par une trace de rangers (d'un légionnaire saoul) sur un chemin après la pluie... au bout du compte je suis content : j'ai fait de mon mieux, j'ai bien bossé. mais j'ai si peur que ça ne suffise point, de n'avoir malgré tout point le niveau. story of my life.
