Ai (11)


 Ai lu Héritage et fermeture de Emmanuel Bonnet, Diego Landivar et Alexandre Monnin. Lecture de recherche. Nombreuses excellentes et pragmatiques idées quant à la très complexe procédure de débranchage des infinis réseaux techniques/capitalistes nécessaires à une nouvelle société. Héritage : hériter du monde meurtri avec tous ses "communs négatifs", penser cet héritage, ces objets qu'il faudra bien se coltiner (les centrales à charbon, nucléaires, les infrastructures obsolètes etc), fermeture : trouver des moyens de fermer ces grandes lignes de dépendances globalisées et technologies dites "zombies"  sans détruire les vies de ceux qui en dépendent - c'est là pour moi une extension bienvenue de mes recherches morrissiennes/écosocialistes etc... Les trois auteurs  pensent ces diverses étapes de lutte contre l'anthropocène dans un pragmatisme total vis à vis de ce qui est là, sans rien jeter d'un revers de la main au nom de l'idéalisme, sans rien oubllier en se disant qu'on règlera la question plus tard. Il y a là un matérialisme absolu que je trouve très sain, qui ne peut surtout pas, jamais, être l'ennemi de l'utopie. Sinon ce livre est horriblement jargonnant, parfois jusqu'au pénible et mériterait vue la qualité de ses idées d'être réécrit de part en part. Ni fait ni à faire (surtout la deuxième partie sur les organisations). C'est un texte de sociologue adressé à des sociologues plein d'un lexique para-latourien d'acteur réseau et autres machins conceptuels dont je ne suis en plus pas sur de l'utilité - un vocabulaire glacial et lourd qui finit par obscurcir ce qu'il doit éclairer (sans parler qu'il commence à me courir sur le haricot).

Ai (10)


 Ai lu Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu. Je me méfie des prix Goncourt, j'avoue.  Mais celui là  ressemble à quelque chose. Il fait son boulot de roman français dirais-je, avec une grande honnêteté, un grand savoir travaillé et bien posé, une langue fluide, la plus naturelle possible sans gouaillerie intempestive ni préciosité déplacée. Parce qu'il vient, on le sent, du fond de l'estomac. Il touche des fois des cordes sensibles assez surprenantes.  Je n’aurai jamais cru regretter les après midi à glander avec les potes à se dire qu’on irait à la gare de Bourg-la-Reine "pour voir s’il y a quelqu'un qu’on connait"… mais les premières pages mes les ont rappelées… Dans la Lorraine (Alsace ?) prolo c’était plus être sur un banc assis le cul tout dur et cracher par terre en roulant des bédos, mais la différence est de degré plutôt que de nature. Je savais par contre ne pas du tout regretter l’adolescence, je veux dire la découverte du sexe et tout. et je savais surtout n’avoir pas connu de bascule historique/ontologique totale, quand le tapis vous est enlevé sous les pieds, comme les classes ouvrières l’ont vécu jusqu’au coeur des grandes aristocaties industrielles (ici la metallurgie de l’est). moi je suis né en banlieue moyenne sans racine (sans racines affirmées)  dans une famille plutôt cultivée sans être riche,  j'ai été préparé par l’école de la république  à devenir l'un de ces des cadres indéterminés humanistes qui prendrait les rennes de l’an 2000. Les gens de ce roman, dont la société ne sait plus trop quoi faire, même si le misérabilisme n’affleure pas, l'idéologie non plus, prennent toute la transformation néolibérale globalisée dans la tronche.  C’est un excellent livre sans originalité formelle,  très 19eiste finalement.  La banalité dont j’ai pu parler dans un post précédent y est partout, mais intégrée à une grande fresque historique, elle prend une toute autre signification (elle parle d'une certaine condition humaine). Une vraie peinture sociale, assez bien écrite pour ne jamais être chiante, même  quand elle ronronne un peu, des fois, sur la fin. le héros est un grand con qu’on ne peut pas s’empêcher de trouver sympathique (il fait pourtant pas grand chose pour) et les personnages secondaires vivent. Le reste ben le reste c’est de la littérature comme on dit.



Ai (9)

 

Ai lu les saisons de Maurice Pons (je réalise qu'il s'agit là encore d'une titraille sans majuscule, je n'avais jamais trop remarqué cela avant). Ah ce livre. On aurait pu l'appeler "Tas d'os et tas de lentille". "Crevures au village"  "Infamie rurale" "brutalité plouque" "orgie de mépris pour la race humaine". La cruauté de ce livre. La méchante, joueuse et impitoyable cruauté de ce livre. Avec dedans la plus radicale des scènes de sexe jamais écrites - la plus insupportable - la plus drôle, mais jaune hein, vraiment jaune. M'a comme fait réaliser à quel point, théorème, la cruauté est importante en art, au moins en littérature, à quel point elle vous place justement depuis la merde et la chair meurtrie (et dans ce cas ici le rire archi-jaune-malaise qui en découle) dans l'universel, au moins dans  ce surplomb  que la poésie la plus lyrique risque toujours de rater lamentablement... vous tire de l'historicité au même titre, je veux dire avec la même vigueur, que la plus messianique des utopies (d'ailleurs dessinée et raillée grotesquement en fin d'ouvrage, le salaud, le méchant !) ou la plus exotique des aventures. M'a surtout fait réaliser à quel point j'en suis dénué. Absolument et totalement dénué. ça va être chaud la carrière d'ôteurr je te dis.

Ai (8)


 Ai lu cet hiver et ce printemps La pensée utopique de William Morris, de Paul Meier, que mon ami Louis a acheté pour moi dans une brocante quelque part à Orléans. Cette somme de 800 pages a été publiée en 1971. Probablement une thèse. Incroyable que quelqu'un ai pu un jour pondre 800 pages sur le sujet de mes recherches, et en français, sans aucun type de tentative de présentation de qui est Morris ou quoi, de sa vie et de sa carrière, ni même de sa critique du capitalisme, directement au coeur de la chose. Qui a acheté ce livre ????? Dans quel espace temps ??? Meier en parle dans un article et admet qu'il est probablement pesant tant il est chargé en citation, en quasi exhaustivité... il ajoute "je n'étais pas là pour plaire, mais pour faire oeuvre scientifique". J'avais vu des ref de ce livre en notes de bas de page mais n'avais pas prévu de l'acheter, parce que j'estimais mes recherches suffisantes (j'avais tort). Grand danger ici d'encore une fois accumuler du savoir inutile, j'avoue... c'est un jeu :  se dire qu'on est si immergé dans une personne et sa pensée qu'elle nous appartient un peu. vouloir un jour en rêve la disséminer, en faire justement quelque chose à soi.  Meier voulait en étudiant Morris "donner à ses aspirations et à ses rêveries sur l'histoire de l'humanité une base rationnelle". Moi je suppose que je cherchais plutôt une perspective historique à la grande question de l'écologie sociale, enfin plutôt de l'écosocialisme, et avec Morris on la trouve, elle est longue, elle court loin loin les lignes (la spirale) de l'histoire, elle retourne surtout à sa façon les conceptions qu'on pourrait avoir du maudit "travail".

Ai (7)

 

Ai lu Autoportrait en chevreuil de Victor Pouchet pendant que je squattais chez mon ami Philou P la semaine dernière. Je suis mitigé. Le livre est en trois parties, la première, à mon avis la meilleure, raconte dans un style simple qui se planque un peu le père par son fils, un père étrange, magnétiseur, organisateur d'ondes, qui impose à son fils des rituels et des pratiques absurdes aux limites de l'abus. Puis ensuite l'histoire est reprise par la copine du fils, qui devient narratrice principale via un journal. Un journal aussi mal écrit que peut l'être un journal vite fait de quelqu'un qui épanche son intimité. Je me suis prodigieusement fait chier à lire les tribulations de cette jeune femme, qui finissent par rejoindre la narration principale, mais lentement et surtout ennuyeusement. On reprend enfin le fil dans une troisième partie où le père fait la narration, c'est mieux. Vient la révélation finale et la scène choc qui semblerait tirée d'un Lynch ou d'un Dupieux mal luné. Elle est bien cette scène. Mais j'avais perdu le fil. Je déduirais de cela un théorème de l'usage de la médiocrité en littérature, qui mériterait d'être affiné un jour : 9 fois sur 10 la médiocrité mise noire sur blanc sans angle sans tentative de la sublimer, aussi tentant, romantique (d’une certaine manière)que soit cette démarche, cette volonté de coller au réel absolument, te renverra rien d’autre que de la médiocrité. elle rendra ton texte médiocre.

Flaubert aurait dit l'inverse, oder ? Mais en même temps la scène des comices c'est rien d'autre que la sublimation totale de la plus absolue des médiocrités / banalité (l'adultère et la fête agricole, parfait mélange des genres) - donc lui même y mettait une certaine patine, et pas qu'un peu, il y mettait des tartines pour passer la pilule. Moins dans l'Education sentimentale je crois, qui est plus direct, plus "clinique", mais je trouve ça justement totalement incomparable avec Bovary. Et de nouveau la patine de sublimation/hilarité dans Bouvard et Pécuchet qui justement touche au grand via le médiocre (ce que des fois Houellebecq réussit, réussissait?, parfaitement).

Ai (6)


 Ai écrit en avril dernier une chronique sur la réédition du disque de Norscq, 5 Streams - par plaisir et par "devoir" enfin pour honorer ma dette envers Jean louis qui m'avait pas mal aidé avec un de mes disques il y a bien longtemps (La ralentie, que j'ai détesté tant d'années, que norscq ne pouvait pas vraiment sauver tant il était mal embouché, et avec qui je commence à peut-être bien faire la paix, en tant qu'il représente justement bien une période un peu confuse de mon existence, mais je m'égare). Bon je dis devoir mais j'étais honoré qu'on me demande... Et puis comme le disque de Jean Louis est vraiment très bon c'était facile. Je la mets ici pour archive (photo Pierre Bélouin).

Jean-Louis Morgère, norscq, est connu depuis peut-être 25 ans en tant que l’ambulance, la bouée, le 911 secret (de polichinelle) d’une armée de musiciens plus ou moins underground ayant eu un jour ou l’autre recours à ses services de production, de mixage et/ou de mastering. Avec les années son propre travail a été un peu éclipsé par sa carrière d’accoucheur de la musique des autres. Il y a pourtant là un trésor à redécouvrir. La réédition vinyle de 5 streams (2006), le démontre en chacun de ses sillons.

Dès la première écoute on est autant marqué par la foison d’idées disparates et les mouvements incessants qui les animent que par la tenue de l’ensemble, l’équilibre coûte que coûte malgré le jeu de bascule permanent. On est pris dans le piège d’un patient va-et-vient entre ardeur et sérénité. 5 streams est d’une certaine manière un disque marin. Il tombe et se relève incessamment, à la limite d’une ligne de silence, en des dizaines de courants et contre-courants. Il tangue. Le musicien-voyageur a mis son nid sur le mât. Je ne sais pas si sa destination est tant l’Asie (qui entre les bols, les gongs, les voix et les fields recordings, est partout), qu’un lieu plus intime, un territoire incertain, plus poétique, plus onirique, où l’occident disparaîtrait enfin, où l’on pourrait croire se délester un peu d’un certain fardeau historique, philosophique, et bien sûr quotidien. Il ne s’agit à l’évidence pas de réappropriation de cultures lointaines mais d’une construction intime, d’une collecte d’expériences personnelles et collectives sublimées par le geste musical, qui viserait à sa propre disparition, et au bout du compte ne plus s’ancrer nulle part, n’être plus que son. Il marche presque contre son propre exotisme, ce disque, il le ramène toujours à la personnalité de son auteur, le soulève et le noie, l’émerge et le ré-immerge dans un genre de rituel aquatique, de baptême des profondeurs, d’aller-retours élastiques entre le très lointain et le très intérieur.
Tout un registre de voix non chantées et même de souffles aux limites de l’extinction nous interpelle ici et là comme bon leur semble en des langues parfois inconnues, flottant dans une gracieuse incertitude quant à leur fonction, entre matière brute et véhicules de sens. À cela s’ajoute une palette plus concrète, au sens musical, celle de la torsion, de la pression, des grattements métalliques, des contractions acoustiques, des moments où la physique d’un corps est poussée dans ses retranchements.
5 streams multiplie les situations où les objets se délestent de leurs contours sonores prédéterminés, où l’on « perd de vue » l’origine du son. Norscq les accompagne d’incessants changements de registres, de tactiques visant au surgissement de la différence, timbrale, mélodique, rythmique, harmonique, ou tout cela en même temps. On peut ainsi une fois, une seule, approcher la musique de chambre, oh pour un moment seulement, sans en abuser le moins du monde, lors d’un twist (au sens scénaristique du mot), absolument sidérant. C’est un peu la loi de ce disque, que de proposer des instants sortis de nulle-part et de toujours courir la fine ligne de crête entre plaisir de l’exposition de matière et joie plus mesurée de la composition structurée. Celle-ci a ses avantages, elle permet justement les montées au ciel et les descentes inversées – de très beaux mouvements coordonnés où des lampions savamment secoués se mettent à danser.
Même au plus fort de l’inévitable délitement qui suit chacune de ces patientes constructions, quand le son replonge vers l’indéterminé, on parvient toujours à penser une suite, on ne sait jamais trop laquelle mais elle vient, on sait qu’on ne nous laissera pas tomber – nous ne sommes pas ici témoins d’une guerre sainte contre la forme mais d’un art exquis de nouer et dénouer les éléments.
Le musicien, on le sent, a longuement laissé reposer, retouché ici, découpé là, pris le pouls de son humeur, œuvré patiemment à la transcendance des conditions de la genèse de son travail. Il a laissé infuser. Il a aussi fait des choix forts. Ce magnifique refus de la finalité, de la forme toute-faite, de l’évidence des structures ou des progressions, cette volonté de toujours les contrebalancer par une ivresse « free », ou plutôt orphique, je veux dire incertaine quant à son statut ontologique, est la grande marque de fabrique de 5 streams.

Est produite une matière constamment mélangée, flottante mais portante, capable finalement de s’éclipser, pour laisser venir à vous une massive évocation d’images, de sensations, de rappels. C’est à l’auditeur de voir autant que d’entendre. J’y ai bien sûr retrouvé les très riches heures de mes voyages. La grâce fascinée de la collusion avec l’inconnu, mais aussi la paix plus générique et finalement plus exigeante de l’instant où l’on se laisse déborder par l’océan des choses, ici ou ailleurs.

https://optical-sound.bandcamp.com/album/5-streams-os-076