Ai écrit en avril dernier une chronique sur la réédition du disque de Norscq, 5 Streams - par plaisir et par "devoir" enfin pour honorer ma dette envers Jean louis qui m'avait pas mal aidé avec un de mes disques il y a bien longtemps (La ralentie, que j'ai détesté tant d'années, que norscq ne pouvait pas vraiment sauver tant il était mal embouché, et avec qui je commence à peut-être bien faire la paix, en tant qu'il représente justement bien une période un peu confuse de mon existence, mais je m'égare). Bon je dis devoir mais j'étais honoré qu'on me demande... Et puis comme le disque de Jean Louis est vraiment très bon c'était facile. Je la mets ici pour archive (photo Pierre Bélouin).
Jean-Louis
Morgère, norscq, est connu depuis peut-être 25 ans en tant que
l’ambulance, la bouée, le 911 secret (de polichinelle) d’une armée de
musiciens plus ou moins underground ayant eu un jour ou l’autre recours à
ses services de production, de mixage et/ou de mastering. Avec les
années son propre travail a été un peu éclipsé par sa carrière
d’accoucheur de la musique des autres. Il y a pourtant là un trésor à
redécouvrir. La réédition vinyle de 5 streams (2006), le démontre en
chacun de ses sillons.
Dès la première écoute on est autant
marqué par la foison d’idées disparates et les mouvements incessants qui
les animent que par la tenue de l’ensemble, l’équilibre coûte que coûte
malgré le jeu de bascule permanent. On est pris dans le piège d’un
patient va-et-vient entre ardeur et sérénité. 5 streams est d’une
certaine manière un disque marin. Il tombe et se relève incessamment, à
la limite d’une ligne de silence, en des dizaines de courants et
contre-courants. Il tangue. Le musicien-voyageur a mis son nid sur le
mât. Je ne sais pas si sa destination est tant l’Asie (qui entre les
bols, les gongs, les voix et les fields recordings, est partout), qu’un
lieu plus intime, un territoire incertain, plus poétique, plus onirique,
où l’occident disparaîtrait enfin, où l’on pourrait croire se délester
un peu d’un certain fardeau historique, philosophique, et bien sûr
quotidien. Il ne s’agit à l’évidence pas de réappropriation de cultures
lointaines mais d’une construction intime, d’une collecte d’expériences
personnelles et collectives sublimées par le geste musical, qui viserait
à sa propre disparition, et au bout du compte ne plus s’ancrer nulle
part, n’être plus que son. Il marche presque contre son propre exotisme,
ce disque, il le ramène toujours à la personnalité de son auteur, le
soulève et le noie, l’émerge et le ré-immerge dans un genre de rituel
aquatique, de baptême des profondeurs, d’aller-retours élastiques entre
le très lointain et le très intérieur.
Tout un registre de voix non
chantées et même de souffles aux limites de l’extinction nous interpelle
ici et là comme bon leur semble en des langues parfois inconnues,
flottant dans une gracieuse incertitude quant à leur fonction, entre
matière brute et véhicules de sens. À cela s’ajoute une palette plus
concrète, au sens musical, celle de la torsion, de la pression, des
grattements métalliques, des contractions acoustiques, des moments où la
physique d’un corps est poussée dans ses retranchements.
5 streams
multiplie les situations où les objets se délestent de leurs contours
sonores prédéterminés, où l’on « perd de vue » l’origine du son. Norscq
les accompagne d’incessants changements de registres, de tactiques
visant au surgissement de la différence, timbrale, mélodique, rythmique,
harmonique, ou tout cela en même temps. On peut ainsi une fois, une
seule, approcher la musique de chambre, oh pour un moment seulement,
sans en abuser le moins du monde, lors d’un twist (au sens scénaristique
du mot), absolument sidérant. C’est un peu la loi de ce disque, que de
proposer des instants sortis de nulle-part et de toujours courir la fine
ligne de crête entre plaisir de l’exposition de matière et joie plus
mesurée de la composition structurée. Celle-ci a ses avantages, elle
permet justement les montées au ciel et les descentes inversées – de
très beaux mouvements coordonnés où des lampions savamment secoués se
mettent à danser.
Même au plus fort de l’inévitable délitement qui
suit chacune de ces patientes constructions, quand le son replonge vers
l’indéterminé, on parvient toujours à penser une suite, on ne sait
jamais trop laquelle mais elle vient, on sait qu’on ne nous laissera pas
tomber – nous ne sommes pas ici témoins d’une guerre sainte contre la
forme mais d’un art exquis de nouer et dénouer les éléments.
Le
musicien, on le sent, a longuement laissé reposer, retouché ici, découpé
là, pris le pouls de son humeur, œuvré patiemment à la transcendance
des conditions de la genèse de son travail. Il a laissé infuser. Il a
aussi fait des choix forts. Ce magnifique refus de la finalité, de la
forme toute-faite, de l’évidence des structures ou des progressions,
cette volonté de toujours les contrebalancer par une ivresse « free »,
ou plutôt orphique, je veux dire incertaine quant à son statut
ontologique, est la grande marque de fabrique de 5 streams.
Est
produite une matière constamment mélangée, flottante mais portante,
capable finalement de s’éclipser, pour laisser venir à vous une massive
évocation d’images, de sensations, de rappels. C’est à l’auditeur de
voir autant que d’entendre. J’y ai bien sûr retrouvé les très riches
heures de mes voyages. La grâce fascinée de la collusion avec l’inconnu,
mais aussi la paix plus générique et finalement plus exigeante de
l’instant où l’on se laisse déborder par l’océan des choses, ici ou
ailleurs.
