Ai (36)

 Chez Philippe entre Nantes et Berlin, j'ai lu le "Naufragé volontaire" de Alain Bombard. Le récit est très intéressant évidemment (ces combats contre les espadons quoi...) mais je suis sorti de là assez sidéré que l'auteur, qui prétend faire oeuvre de science en traversant l'Atlantique sur un canoé pneumatique minuscule, ne questionne jamais le monstrueux hubris ou l'immense angoisse, profonde comme la fosse des Marianes, qui le fait quitter femme et enfant (sa fille nait au moment du départ) pour réaliser son aventure. Je comprends bien qu'il cherche à vivre quelque chose de fort, à démontrer qu'on peut améliorer les système de survie des canots de sauvetage, à penser les limites du corps humain (il boit de l'eau de mer, mange du plancton...). Mais quand même, il y a derrière tout cela, DESSOUS tout cela une abysse gigantesque que Bombard se refuse absolument à confronter dans son texte. Une abysse personnelle, et à mon avis, surtout civilisationnelle. Un truc plus angoissant que mille requins à tes trousses, qu'on pourrait appeler "normal".


En même temps je lisais le "Rester barbare" de Louisa Yousfi. Le contraste ne pourrait pas être plus grand. Parce que les enfants de l'immigration africaine, de tous les pays du sud en fait, eux doivent aller confronter l'abysse, celle de l'histoire, le vortex trou noir qui déchire toute individualité (pardon pour cette phrase à la con). Yousfi écrit merveilleusement. Elle fait à ses pairs qui écrivent de la littérature de la poésie ou du rap l'injonction de ne pas céder aux sirènes de l'intégration facile et jolie, ( ce que j'appellerai l'humanisme Télérama), et de ne rien renier, d'affirmer au contraire sa différence, sa place aux franges de l'empire (cette position je l'applaudis en matière littéraire, j'ai peur que le sous-texte quant à un refus plus global, dans la vie elle même, ne puisse être vecteur de nombreuses souffrances chez des esprits impressionnables, d'autant que les modèles de réussite du hip-hop qui la fascinent me semblent à moi très éloignés de tout rêve d'émancipation collective, mais hé, qui suis-je pour juger ? mon esprit serait-il justement pollué par le susdit humanisme de centre gauche ?). Elle étudie des poètes algériens que je ne connais pas (Kateb Yacine, il est sur ma liste, maintenant), elle étudie  PNL et Booba. J'aurai bien voulu un jour aimer PNL et Booba, j'ai essayé, j'ai jamais pu, jamais vraiment. C'est affligeant comme je n'y arrive pas, d'ailleurs. j'arrive à écouter des disques rock ou rai algériens ou marocains des années 70 ou 80, et même récents, des trucs de là-bas quoi, mais c'est vrai la musique hip-hop et assimilé issue de la banlieue/des générations nées ici, j'y arrive pas. Problème de classe ? Problème d'intégration de l'empire en mon organisme même ? Mais il suffit de lire le livre c'est écrit de dans : je ne suis pas un barbare, je ne suis pas né à la marge et c'est probablement pour ça que je ne les comprends pas. Mais enfin il ya d'autres marges, peut etre plus lointaines que j'ai mieux saisies (le rebetiko, le reggae par ex). Je ne sais pas. L'esthétique n'est pas une matière qu'on peut plier à sa volonté, je n'ai jamais voulu me forcer à quoi que ce soit, faut pas pousser. On ressent certaines choses, d'autres non. Je vois aussi dans le hiphop la culture dominante du moment, et elle me fout la grosse gerbe, j'avoue, souvent. Je n'y arrive pas avec les musiques grandes bourgeoises non plus (le classique, toute cette pop moderne magnifiquement produite devenue le grand terrain de jeu des classes supérieures éduquées). Tiens, je suis en train de me chercher des excuses, là... Yousfi en tous les cas écrit pour survivre, pour surnager dans un océan de violence. Bombard lui court aller se noyer dans l'Atlantique en faisant comme si de rien n'était,  tout plutôt que d'avoir à confronter  le dehors, non, le dedans profond, de sa civilisation triomphante. Le monde ne nous fait pas pareils, c'est peu de le dire.